Nous joindre
Plan du site

Laurier d'or 1998 : Jacques Lachapelle (122e)

par René Didier (127e), président



Introduction

Dans la tâche de président de l'Association, il y a parfois des moments privilégiés. Ma rencontre avec le récipiendaire du Laurier d'or 1998 fera désormais partie de ces rares coups de coeur. Cette présentation ne peut être classique, parce que cette personne n'est pas conforme à un modèle.

À la lecture du curriculum vitae de notre récipiendaire, une première question a surgi: quel titre devrais-je utiliser en m'adressant à lui? Maître, Votre Seigneurie, Monsieur le Président, Monsieur le Sous-ministre, Votre Honneur? Comme j'étais embêté, je lui ai posé la question. Sa réponse fut déconcertante: "Appelle-moi Jacques, dans les circonstances c'est plus authentique."

Jacques est celui qui fait les choses parce qu'elles méritent d'être faites, par plaisir, sans aucune prétention. Avocat, puis juge municipal, il accède ensuite au poste de sous-ministre, à la Direction générale de la justice. Par la suite, président de la Commission des droits de la personne, il en changerait volontiers le nom s'il en avait le pouvoir; c'est pour le défi d'écrire les futurs rôles des nouveaux citoyens du Québec. Aujourd'hui, il est juge en chef adjoint à la Chambre civile du Québec, à Montréal, pour quelques années peut-être. Ce qui a marqué sa carrière et ce qui le rend remarquable, c'est son sens de l'humanité, son très grand respect des personnes, son intelligence et sa compréhension des relations humaines, à quelque niveau que ce soit.


Un leader qui s'affirme tôt

Jacques Lachapelle est né â Saint-Jacques-de-Montcalm. Une mère décédée alors qu'il n'avait que cinq ans, un père sellier-cordonnier, "jovial et de douce autorité", qui un jour fonde une caisse populaire avec 34 $ provenant de sa poche. En 1985, cette caisse valait déjà plus de 20 millions $! Saint-Jacques-de-Montcalm a été fondé en 1772 par des Acadiens. Il en est fier.

À treize ans, il est pensionnaire au Collège de l'Assomption. "Un des plus sévères de la province à l'époque", avec trois sorties par année, mais une vie intense et des amitiés importantes.

Son premier grand défi, dans une carrière encore à l'état d'un rêve, commence au Collège, au tout début des années 60. Très tôt, son leadership s'affirme. Avec d'autres, il s'est mis dans la tête de fonder, je devrais dire "d'organiser" un conseil étudiant. Vous comprendrez que la très orthodoxe direction du Collège avait quelques objections à formaliser en conseil élu démocratiquement un comité d'élèves qui, selon elle, répondait fort bien aux usages qu'on pouvait en faire. Malgré toutes les réticences et une résistance certaine, après de longues discussions, ce qui devait être le précurseur de l'Association générale des étudiants du Collège de l'Assomption (AGÉCLA) voyait le jour. Pressenti pour en être le premier président, il déclina l'honneur au profit de Jules Savaria, du 123e cours, pour se consacrer totalement à sa dernière année d'études classiques. Dans son entourage, on s'attendait, croit-il, à ce qu'il devienne prêtre. Et on ne devenait pas poète non plus à l'époque. "J'ai préféré être avocat, par amour pour le théâtre."

Jacques Lachapelle en 1962,
élève finissant
au Collège de l'Assomption



Un avenir prometteur

Après ses études en droit en 1966, il pratiquera le métier de plaideur pendant 7 ans. En cours de route, on lui propose un poste de juge, à temps partiel, à la Cour municipale de Saint-Basile-le-Grand. Quand on lui demande d'expliquer cette nomination, alors qu'il n'a pas encore 30 ans, sa réponse est inattendue: il aurait été victime d'une discrimination positive. On faisait confiance en son jugement et sa réputation, comme avocat, était largement reconnue et méritée. C'est un poste qu'il occupe également pendant 7 ans, de 1970 à 1976.


La direction des services judiciaires

En 1973-1974, il est nommé directeur des activités judiciaires au Palais de justice de Montréal. De 1975 à 1979, il dirige les services judiciaires de la région de Montréal. Entre 1979 et 1984, on lui confie la direction générale des services judiciaires du Québec et à partir de 1980, le poste de sous-ministre associé à cette direction, au ministère de la Justice.

En l'espace de dix ans, en poursuivant, à temps partiel, des études en administration à l'École des Hautes Études Commerciales (HEC) de Montréal, il passera de la tête d'un palais de justice comptant plus de 1000 employés, à la direction de plusieurs palais de justice, et de plus de 2500 employés, puis à la direction de près de 40 palais de justice et de plusieurs milliers de fonctionnaires. En guise d'explication à cette ascension dans l'appareil judiciaire, il se contente de répondre qu'il aimait ce qu'il faisait et qu'il le faisait bien; assez bien en tout cas, pour que ses supérieurs lui proposent de relever de nouveaux défis. Dans ce rôle de gestionnaire et d'administrateur, il a, pour ainsi dire, brisé le cycle des 7 ans. Il se sentait donc mûr pour un nouveau défi.


La Commission des droits de la personne

En 1984, le ministre de la Justice du temps lui propose la présidence de la Commission des droits de la personne du Québec. On lui laisse une heure pour rendre sa réponse, sa candidature devant être acceptée par les deux tiers des membres de l'Assemblée nationale le jour même. Pas vraiment convaincu que sa candidature puisse être acceptée, il décide quand même de prendre ce risque. Sa nomination lui sera confirmée, quelques heures plus tard, par une de ses collaboratrices qui a entendu la nouvelle à la radio.

Pour bien comprendre le rôle de la présidence de la Commission des droits de la personne, il faut situer la Charte québécoise des droits de la personne dans son cadre et la mission de cette Commission dans l'ensemble des organisations gouvernementales, paragouvernementales, parapubliques et privées.

La Charte québécoise des droits de la personne est au sommet de la pyramide des lois canadiennes et québécoises à l'exception de la Loi constitutionnelle de 1982. Après la Constitution, c'est la loi au-dessus de toutes les autres lois.

La mission de la Commission est de promouvoir, par toutes mesures appropriées, les principes contenus dans la Charte, exercer les pouvoirs et exécuter les devoirs prescrits par la présente Charte. C'est donc l'organisme au-dessus de tous les organismes, même de l'Assemblée nationale.

De ce fait, les membres de la Commission et plus particulièrement son président ont donc un mandat qui prend racine au plus haut sommet de l'organigramme politique et juridique du Québec. Pour Jacques Lachapelle, il semble, à l'écouter nous en parler, que cette présidence de la Commission des droits de la personne, est un poste comme un autre, avec ses obligations, ses difficultés, ses inconvénients et surtout ses sources de grandes satisfactions.

Que ce soit à travers l'étude des projets de la loi de l'Instruction publique et la déconfessionnalisation des commissions scolaires, la crise d'Oka-Kanesatake, l'affaire Gosset, l'affaire Griffin, etc., le respect des droits de la personne est toujours d'actualité au Québec. Par contre, les missions internationales du président, entre autres celle du Chili en 1989, lors des premières élections démocratiques, lui auront permis de constater qu'en matière des droits de la personne, le Québec est passé à l'avant-garde.

En 1989, lors des travaux de la commission permanente sur les institutions, les parlementaires faisaient le constat suivant: "Notre commission parlementaire a constaté que la Commission des droits de la personne a accompli un travail énorme pour implanter la Charte dans notre milieu, en faire la promotion et assurer le suivi des enquêtes. Toutefois, après douze ans, notre examen nous a permis de constater que le rôle de la Commission des droits de la personne comme plaque tournante de la mise en oeuvre de la Charte devrait être revu et modifié face aux difficultés rencontrées. Celles-ci tiennent principalement des multiples contradictions avec lesquelles la Commission doit vivre. Promotrice des droits, conseillère, conciliatrice, avocat et juge, la Commission joue un peu tous les rôles à la fois.»(1)

En 1989, dans son avant-propos au rapport annuel de la Commission des droits de la personne, le président écrit: "En 1975, l'Assemblée nationale adoptait la Charte des droits de la personne. Depuis lors, la pratique quotidienne de la défense et de la promotion des droits nous a permis de mesurer l'exacte nécessité de relever ce défi de justice et de croissance humaine."

Dans un précédent rapport annuel, celui de 1987, il avait écrit: "Il faut bien constater que des problèmes humains, portant sérieusement atteinte aux droits de la personne, ne trouvent pas réponse actuellement. À cet égard, la Charte québécoise demeure un instrument de justice fonctionnel, dynamique et perfectible."

Le président de la Commission des droits de la personne ne peut rien imposer. Il constate à la fois l'ampleur du mandat, la faiblesse des moyens et la complexité des situations quotidiennes auxquelles la Commission doit faire face. "Voilà un des organismes les plus interpellés au Québec. La Charte, c'est tout un document, ne serait-ce qu'à lire. Tous les aspects de la vie intime des citoyens s'y trouvent." Et il propose au gouvernement des recommandations qui sont en mesure de changer les choses. Selon lui, avec le recul, il croit qu'on devrait rebaptiser la Charte en y ajoutant "des responsabilités" avant "des droits". "Si les droits de la personne sont bafoués à travers le monde, c'est qu'il y a des personnes qui ne prennent pas leurs responsabilités."

(1) Commission des institutions, Examen des orientations, des activités et de la gestion de la Commission des droits de la personne. Rapport final, Québec, juin 1988.





La personnalité de la semaine

En 1992, La Presse lui décerne le titre de personnalité de la semaine, suite au vibrant hommage que lui a rendu le Centre de recherche-action sur les relations raciales, "CRARR", pour souligner ses réalisations au sein de la Commission et son rôle dans la défense et la promotion des droits de la personne et pour son implication à consolider la concertation entre la Commission et les nombreuses organisations promotrices des droits de la personne. Quand je lui ai demandé pourquoi cette reconnaissance publique n'apparaissait pas dans son C.V., il s'est retranché derrière le devoir de réserve imposé à tout magistrat.


À la Cour du Québec

Depuis 1991, il siège comme juge à la Chambre civile de la Cour du Québec à Montréal et, depuis 1996, il est juge en chef adjoint de cette même chambre. Lorsque nous l'avons rejoint, à son bureau du Palais de Justice, en pleine tempête de verglas, il décidait, en concertation avec d'autres collègues, des mesures d'urgence à prendre pour assurer la bonne marche de l'administration de la justice en faisant en sorte que personne ne tire avantage ou ne soit lésé à cause des circonstances.

En 1993, il a accompagné une mission canadienne au Rwanda, chargée de juger de la situation des services juridiques, après le terrible génocide. Son commentaire suite à cette expérience fut très bref. « La misère, on arrive toujours à la supporter. Mais la violence gratuite, ça, c'est intolérable. »



Le bonheur dans la vie

En terminant l'entrevue, je lui ai demandé comment il entrevoyait son avenir, au plan professionnel. « Ça fait à peine deux ans que l'ai été nommé au poste de juge en chef adjoint. Dans trois ou quatre ans j'aurai peut-être le goût d'un nouveau défi. Pour l'instant, j'aime ce que je fais et je fais ce que j'aime.

Au fond, le bonheur dans la vie, c'est ça; peu importe ce à quoi on travaille, il faut faire ce qu'on aime et aimer ce qu'on fait. C'est ce que je dis à mes enfants. »


Le Laurier d'or 1998

En reconnaissance de son implication professionnelle, sociale et juridique et du haut niveau d'humanisme de sa carrière, les membres du Conseil d'administration de l'Association des anciens et des anciennes donnent suite à la proposition du Comité d'attribution des Laurier et nomment le juge Jacques Lachapelle, du 122e cours, récipiendaire du Laurier d'or 1998.

Source: Bulletin des anciens et des anciennes du Collège de l'Assomption, volume 39, numéro 2, avril 1998


Tous droits réservés 2003-2014
L'Association des anciens et des anciennes du Collège de l'Assomption
L'Assomption, Québec, Canada