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Laurier d'or 1995 : Jean-Luc Migué (113e)

De gauche à droite:

Guy Avon (118e),
ex-président de l'Association
et initiateur des Laurier;
Jean-Luc Migué (113e),
récipiendaire du Laurier d'or 1995;
Madame Migué,
épouse de Jean-Luc;
Gaétan Montreuil (113e)
présentant le parchemin du Laurier d'or.


M. Jean-Luc Migué (113e), Laurier d'or 1995

La majorité des météorologues, c'est bien connu, passent une moitié de leur journée à prédire le temps qu'il fera, l'autre moitié à expliquer pourquoi leurs prévisions ne se sont pas réalisées et leur temps libre à essayer de justifier, aux yeux de leur employeur, leur emploi du temps. Il semble qu'il en soit de même pour la plupart des économistes.

Qu'on nous annonce aujourd'hui une baisse du taux d'intérêt, une récession ou une hausse du taux d'inflation, les conséquences néfastes du libre échange ou une chute dramatique des cours de la Bourse, demain il y aura un économiste qui prédira une hausse des taux d'intérêt, une reprise prochaine, une baisse du taux d'escompte, les conséquences heureuses de la mondialisation des marchés ou un emballement à la hausse des indices boursiers.

Mais il s'agit ici d'économistes à la petite semaine. Les vrais économistes, comme notre Laurier d'or de cette année, ne perdent pas leur temps à lire dans les boules de cristal en essayant de prédire l'avenir à travers des lunettes roses ou des lunettes noires. Il a bien vite compris qu'il fallait s'intéresser aux vrais problèmes économiques, et surtout, il a vite saisi que l'économie pourrait devenir une science exacte dans la mesure ou le commun des mortels pourrait en comprendre les principes et en utiliser les règles. C'est pourquoi il est devenu professeur et rédacteur d'économie.

Il serait à l'économie ce que Fernand Séguin était aux sciences de la nature. Pour vous le faire mieux connaître, voici un court résumé de sa feuille de route.

Natif de Saint-Jacques, il fera son entrée au Collège en 1946. Il fait partie du 113e cours. Diplômé du Collège en 1953, avec très grande distinction, il obtint une Maîtrise en économie de l'Université de Montréal en 1956. De 1958 à 1960, il est étudiant de recherche au London School of Economics and Political Science de Londres. En 1968, il reçoit un Doctorat en économie de l'American University de Washington.

Il aura été à l'emploi de la Banque du Canada, du Gouvernement du Québec, de l'Université Lavai, du Conseil économique du Canada et depuis 1974, de l'École nationale d'administration publique.

Il est auteur et rédacteur de nombreux articles dans des revues scientifiques, professionnelles et spécialisées. Il a collaboré à des ouvrages, livres et rapports de commissions et a fait partie de groupes de travail et de recherche. Il est membre de plusieurs associations dont la Société royale du Canada, l'Association canadienne d'économie, la Société canadienne de science économique, la Public Choice Society et l'American Economic Association.

Tout au long de sa carrière, il aura reçu pas moins d'une dizaine de bourses, subventions ou distinctions académiques dont la plus récente est la Médaille d'argent 1994 du concours Sir Anthony Fisher International Memorial Prize, pour son livre intitulé Federalism and Free Trade, publié par l'Institute of Economic Affairs de Londres. Ce prix vise à reconnaître le livre ou l étude qui apporte la plus grande contribution à la compréhension de l'économie de marché dans le grand public. Le jury était composé de quatre économistes de renom, dont James Buchanan, lauréat du Prix Nobel d'économie.

Dans ses livres récents, notre Laurier d'or a pris des positions avant-gardistes. Son dernier ouvrage Une société sclérosée, qui porte en sous-titre Quand le mal européen gagne le Canada, s'emploie à démontrer les effets pervers, sur l'emploi et la croissance de l'économie, des abus de pouvoir et de l'interventionnisme aigu des gouvernements dans la vie économique en qualifiant de vaches sacrées: l'assurance chômage, la discrimination positive, la discrimination linguistique, la péréquation et les transferts du fédéral aux provinces les plus pauvres. Il n'y a rien ici pour se rendre populaire aux yeux des politiciens, tant provinciaux que fédéraux, ni des économistes à la petite semaine. Il me semble que ses préoccupations économiques vont bien au-delà des prévisions sur le taux de change ou sur la fluctuation des monnaies.

Pour souligner sa contribution remarquable à l'économique des institutions sociales et étatiques, je suis très heureux d'annoncer, au nom du Conseil d'administration de l'Association des Anciens que, M. Jean-Luc Migué, membre du 113e cours a été désigné récipiendaire du Laurier d'or l995.

(Source: Bulletin des anciens et anciennes du Collège de l'Assomption, vol. 37 no 1, décembre 1995)


Allocution présentée par M. Jean-Luc Migué à l'occasion de la réception de son Laurier d'or :

Inutile de répéter que je reçois avec une immense joie et avec un certain orgueil l'hommage que me fait l'Association des Anciens de me décerner le Laurier d'or 1995. D'être ainsi hissé au rang des Albert Millaire, des cardinaux et des autres personnalités de marque qui m'ont précédé à cette tribune, me procure un profond contentement. Parlant d'Albert Millaire, je me souviens qu'en 1950 ou 51, la pièce de théâtre retenue par l'abbé Charbonneau pour la grande prestation à la salle académique était Noé de Marcel Obey. Vous refuserez peut-être de la croire, mais c'est moi qui jouait le rôle titre, devant Albert Millaire, le seul de tous les acteurs qui ne soit pas cabotin.

J'avais donc le choix aujourd'hui de miser sur mon défaut total de talent de comédien pour vous entretenir, ou de compter plutôt sur mon expérience de 40 ans d'analyste de l'économie pour mériter votre attention. Pour votre bien-être et ma sécurité, vous me permettrez de choisir le moindre mal. Je vous propose donc un survol des principaux enseignements de l'économique dans leur signification pour la société québécoise. Je vous préviens, Monsieur le président, que déjà en 1950, j'étais avec justesse qualifié d'iconoclaste et d'esprit subversif par les autorités du Collège.

1. De la richesse des nations
La vision économique, léguée par notre premier maître Adam Smith, repose sur le principe que le commerce libre entre individus et organisations décentralisées est seul capable de créer la richesse et le bien-être. Le marché récompense le travail, l'investissement, l'épargne, la productivité. Une main invisible suscite des comportements socialement et économiquement désirables. Le marché repose sur la responsabilité individuelle. Cette thèse n'est pas l'expression d'une idéologie particulière; elle repose sur l'observation méthodique de la réalité contemporaine.

Là où les droits de propriété et la liberté de choisir sont protégés, les marchés modérément libres et le fardeau réglementaire et fiscal léger, le taux de croissance est élevé et l'innovation florissante. Là où le fardeau fiscal, le poids réglementaire et l'instabilité politiques sont grands, le progrès économique ne s'observe pas. Le choix est statistiquement net: croissance et prospérité pour tout le monde par le marché et l'ouverture au monde, ou la pauvreté permanente par l'égalitarisme et le redistributionnisme d'état. De combien de générations doit-on remonter chez nous pour rejoindre la pauvreté? Pour l'immense majorité d'entre nous, il suffit de remonter à la génération de nos parents.

2. L'État, le vrai ou bilan de l'interventionnisme chez nous
Ce qui m'amène à examiner l'aboutissement chez nous de cet autre mécanisme associé à la politisation débridée, la logique étatique. L'État, le vrai, n'est pas un mécanisme correcteur des inefficacités ni un redresseur des torts. Il amplifie plutôt les unes et les autres. L'État ne peut garantir la prospérité, pas plus qu'il ne peut créer d'emplois. Il ne fait que redistribuer la richesse au gré des groupes d'intérêt.

De toute son histoire, et particulièrement dans son histoire récente, la société québécoise a misé sur l'appareil orwellien de l'État pour réaliser sa prospérité. La vision élitique et discréditée qui a présidé à la révolution dite tranquille, mais qu'on qualifierait mieux de révolution bureaucratique, a entraîné toute la société québécoise à sa suite, pour notre appauvrissement collectif et l'amplification de nos retards.

Monopole public et l'éducation
Le procès du monopole public de l'éducation est déjà instruit. Les parents en ont hérité l'école de la médiocrité et le chômage, les contribuables, l'appesantissement fiscal et réglementaire. Les salaires excessifs et la permanence sont allés aux protégés du monopole syndical et bureaucratique. De politiser les diversités ethniques, linguistiques et religieuses par le monopole public de l'éducation, par exemple dans le débat sur le voile islamique, est la recette infaillible pour envenimer les affrontements et les antagonismes, parce qu'ils supposent que l'exercice du droit à l'école de son choix implique l'écrasement du droit des autres. Le monopole public de l'éducation n'est pas qu'inefficace. Il est surtout inconciliable avec la diversité, avec la liberté.

L'État capitaliste
L'État est un mauvais capitaliste, un mauvais entrepreneur. Par l'effet d'allocations arbitraires de fonds publics, pompeusement qualifiées de politiques industrielles, les contribuables ont aussi les frais du détournement de milliards de dollars en faveur des privilégiés du Québec lnc. au lieu d'alimenter les projets prometteurs et fructueux pour les faire grandir et prospérer, l'appareil politico-bureaucratique confond création d'emplois et création de richesses. Le gouvernement est incapable de fermer une entreprise, même chancelante et perdante. Les échecs ne sont jamais consacrés.

Ce qui signifie, entre autres leçons, que le développement local planifié du type Québec lnc., les modèles originaux, ne s'observent que dans la tête des intellectuels de service. Dans les temps modemes, les économies et les sociétés nationales qui ont opté pour le libre-échange sont statistiquement plus prospères que celles qui ont misé sur la planification et l'originalité factice.

Réglementations et marché du travail
Les énormes pertes issues des réglementations sectorielles généralisées dans l'agriculture, les transports, les communications, etc., ne perdent leur caractère dramatique que lorsqu'on les compare à la succession d'interventions réglementaires et fiscales qui sont abattues sur la main d'oeuvre depuis 35 ans. Normes arbitraires du travail, dont le salaire minimum, préavis de licenciement, discrimination active, qui repose sur le sexisme et le racisme en ce que l'assignation des personnes se fait, non plus en fonction des talents de l'individu, mais plutôt de la couleur de sa peau ou du sexe, renforcement des monopoles syndicaux (le taux le plus élevé de monopolisation syndicale du continent), fiscalité du travail, alourdie de 530 pour cent depuis 1980. Et encore, c'était avant le budget Campeau de mardi dernier. L'aboutissement est incontournable: le marché du travail est bloqué; le chômage se maintient à des niveaux en permanence alarmants.

Culture, langue et politisation
Les politiques nationales reposent aussi sur le protectionnisme. Elles ont pour principal effet de susciter au Québec une rareté accrue de capital physique et humain. Elles abaissent donc le niveau de vie général. Elles entraînent aussi des transferts de richesse en faveur de l'élite francophone la plus scolarisée, au détriment de la masse qui y perd emplois et revenus. L'instauration du français comme langue d'attraction, son essor et son rayonnement reposent sur la prospérité des individus qui la parlent et son corollaire politique, l'ouverture à la concurrence et donc au libre choix.

Les peuples qui misent sur l'initiative publique en héritent généralement des leaders célèbres mais aussi des emplois cul-de-sac, tels des jobs de bureaucrates. Les solutions politiques sont généralement riches en symboles, mais pauvres en réalisations durables.

Par sa nature même, la politique est impuissante à créer les skills, les attitudes et les habitudes personnelles, qui sont les assises du développement économique durable. Ce processus prend du temps, trop pour les horizons politiques qui encadrent les politiciens. D'où la place démesurée des symboles et le recours à la polarisation. Ce que la politisation produit en abondance par contre, ce sont les symboles de ces réalisations, telles les affiches unilingues, la capitale nationale et le clinquant diplomatique. Le fétiche souverainiste est l'expression ultime de la tentation politico-bureaucratique étriquée qui a caractérisé la culture politique chez nous.

Êtat providence
Fidèles au credo désormais familier, les missionnaires de la social-démocratie ont prétendu pouvoir redistribuer la richesse avant qu'elle ne soit produite. Or plutôt que d'améliorer le sort des plus démunis, le Welfare State s'est bâti au profit de l'industrie de la pauvreté, c'est-à-dire en faveur des offreurs de services regroupés dans les monopoles syndicaux et bureaucratiques. L'État providence a aussi amplifié le problème de la pauvreté (le taux de pauvreté le plus élevé au Canada), en suscitant l'avènement d'une vaste underclass de dépendants sociaux permanents, portés à des comportements antisociaux et à long terme destructeurs des bénéficiaires eux-mêmes. Nos politiques sociales récompensent la dépendance et le chômage plus que l'emploi productif. Cette économie collectiviste parallèle écrase l'entrepreneur sous le poids de la fiscalité et de la réglementation, tout en récompensant l'économie souterraine. Elle incite les gens les moins favorisés à s'agglutiner dans les ghettos de logements publics, plutôt que d'accéder à la propriété. Elle récompense les familles qui se brisent et pénalise les ménages qui durent. Elle rompt la liaison entre l'effort et la rémunération.

Il faut renverser les règles de ce régime, faire en sorte que les défavorisés, individus, régions ou quartiers, redeviennent associés à l'économie capitaliste et productive. En un mot, il faut dépolitiser notre société. Et l'ébauche de réforme fiscale que suggère la question que vous me posez dans votre présentation, monsieur le président, constituerait sans aucun doute une pièce importante de ce programme.

L'Église moderne et la société
L'enseignement social de l'Église moderne dans ce contexte doit nous attrister autant que nous réjouir. Il est vrai qu'au sein de notre culture collectiviste, l'Église reste l'une des rares institutions à perpétuer l'enseignement des vertus de responsabilité individuelle, d'entraide et de charité.

Elle baigne par contre dans la facilité et l'incohérence, lorsqu'elle prône le recours étendu aux pouvoirs publics pour transférer la richesse aux uns et aux autres. Je me souviens que la parabole du bon Samaritain, du moins telle qu'enseignée par l'abbé Joseph Coderre, notre directeur spirituel attitré, soulignait que la charité désignait un acte individuel, le sacrifice de soi pour le bien d'autrui. Le message à la mode des Évêques parle maintenant de lois et de programmes gouvernementaux, de justice par l'action politique, de charité publique avec l'argent des autres. J'attends toujours qu'on me démontre les fondements évangéliques de ces enseignements. Qu'il suffise de souligner le contraste entre ces doctrines à gogo et le message de don de soi qu'on prêchait en 1950 aux étudiants du 113e cours. Saint Vincent-de Paul et l'abbé Coderre doivent se retourner dans leur tombe.

En matière de conclusion: Vision négative de l'État
Force nous est de reconnaître en conclusion que l'étendue de l'intervention étatique est la mesure de notre échec, comme animal social. C'est parce que et lorsque le commerce entre les hommes devient impraticable que l'État est appelé à intervenir. L'État est, comme le vol ou le crime, un mal nécessaire aux sociétés libres. À cet égard, il faut voir dans l'explosion de l'étatisme depuis quatre décennies l'expression incontestable de la faillite de nos relations humaines, de notre humanisme.

Après cette litanie de sacrilèges, je vous rappelle, Monsieur le président, qu'il n'est peut-être pas trop tard pour revenir sur votre décision et me retirer l'honneur que vous m'avez fait de me décerner le Laurier d'or 1995.

(Source: Bulletin des anciens et anciennes du Collège de l'Assomption, vol. 37 no 1, décembre 1995)

Jean-Luc MIGUÉ a publié en mars 1999 un ouvrage intitulé
Étatimes et déclin du Québec, Bilan de la Révolution tranquille
aux Éditions Varia.

Autre ouvrage de Jean-Luc Migué, toujours aux Éditions Varia (publié en 2001):
"Le monopole de la santé au banc des accusés".
(Pour détails, voir "
www.varia.com/livre.asp?id=62")

Notice biographique de Jean-Luc Migué (avril 2000)

Jean-Luc Migué est président du Conseil scientifique de l'Institut économique de Montréal. Il est aussi Senior Fellow au Fraser Institute de Vancouver. Il a été successivement professeur à l'Université Laval et à l'École nationale d'administration publique, chercheur à la Banque du Canada et au Conseil économique du Canada, membre de nombreux groupes de travail et il a agi comme consultant auprès d'organismes publics et privés oeuvrant dans les domaines de l'éducation, de la réglementation du travail, de l'environnement, de l'organisation municipale et des télécommunications.

Il a obtenu une maîtrise en économique de l'Université de Montréal, a poursuivi des études post-doctorales au London School of Economics et détient un Ph.D. en économique de l'American University de Washington, D.C.

Il se spécialise principalement dans l'application de la méthodologie économique aux choix publics. Ses recherches courantes touchent des sujets aussi divers que la sélection des instruments d'intervention, l'aménagement monétaire international, l'impact du libre-échange sur les pouvoirs des États nationaux, surtout en matière d'emploi, ainsi que l'application de la théorie des droits de propriété aux questions de fédéralisme et d'environnement. Dans ces nombreux domaines, il a apporté des contributions originales et reconnues.

Il a publié de nombreux ouvrages, en français et en anglais, notamment sous les titres suivants: The Price of Health (Macmillan), Les Nationalismes au Canada (C.D. Howe Institute), L'économiste et la chose publique (PUQ), Le Monopole public de l'éducation (PUQ), Federalism and Free Trade (Institute of Economic Affairs, England), Une société sclérosée, Quand le mal européen gagne le Canada (L'Étincelle), Étatisme et déclin du Québec (Institut économique de Montréal) et Fiscalité des Québécois et croissance (Institut économique de Montréal 1999). En 1994, il a reçu la Médaille d'argent du Sir Antony Fisher Memorial Prize pour son ouvrage Federalism and Free Trade, publié par l'Institute of Economic Affairs, de Londres.

Ses contributions ont été publiées dans de nombreuses revues scientifiques nationales et étrangères, dont La Revue canadienne d'économique, l'Actualité économique, The Cato Journal, The Journal of Law and Economics, La Revue économique, Public Choice, La Revue française de Finances publiques, Le Journal des Économistes et des Études humaines, Hacienda Publica Española. Il est membre de la Société royale du Canada depuis 1977.

Depuis de nombreuses années, il participe assidûment aux débats publics par ses interventions régulières dans les journaux, les magazines d'actualité, la radio et la télévision.


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